Récemment, j’ai eu l’occasion de me joindre à un groupe de collègues pour explorer un Kit de désapprentissage de « la langue », jeu imaginé par Myriam Suchet, maître de conférence à la Sorbonne Nouvelle, spécialiste des littératures plurilingues. Il a été pensé pour un contexte de français langue seconde ou étrangère (FLE).
Le but ?
Dans ses travaux, Myriam Suchet s’intéresse notamment à notre rapport aux normes linguistiques et privilégie l’idée qu’il n’existe pas qu’une seule manière correcte de parler ou d’habiter la langue. Le Kit de désapprentissage de « la langue » vise ainsi à déstabiliser certains automatismes liés au langage afin d’ouvrir un espace d’exploration plus sensible, créatif et relationnel. Il ne s’agit pas de « désapprendre » à parler, mais plutôt de prendre un recul face à des habitudes linguistiques souvent implicites, de reconnaître la coexistence de plusieurs français et de redonner une place au jeu, à l’écoute et à l’expérience dans notre manière d’entrer en relation avec la langue.
Entrer dans l’incertitude
À première vue, il est difficile de définir exactement de quoi il s’agit. Bien qu’il vienne dans une boîte, comme un jeu de société, ce n’est ni un jeu traditionnel, ni un atelier avec des étapes précises, ni un outil pédagogique classique. Le kit se présente plutôt comme une sorte d’anti-manuel qui invite les participantes et les participants à visiter autrement leur rapport à la langue, jouant avec les règles à chaque fois qu’il est activé. Sur une grande nappe où l’on peut écrire, on dépose des cartes à piger, des objets énigmatiques (carnet, coquillage, tuyau, loupe, symboles…) à l’intérieur de cercles où différentes actions sont proposées (écouter, regarder, dé*construire, donner de la voix, dé*mesurer, détourner, tracer). L’objectif semble moins d’arriver à un résultat précis que de vivre une expérience collective de création, d’écoute et d’exploration.

Cette absence de consignes claires suscite rapidement des réactions variées dans le groupe : curiosité, excitation, déstabilisation, questionnements. On se demande un peu par où commencer. Généralement entraînées à des activités où l’on sait ce qui est attendu, il faut ici accepter l’incertitude et l’ouverture. À plusieurs moments, cette posture semblait justement rejoindre les visées du dispositif : l’absence de « bonne réponse » et les interprétations multiples possibles nous forçaient à abandonner, au moins temporairement, certains réflexes liés à la recherche du sens attendu ou de la formulation juste.
Construire du sens ensemble
L’un des aspects les plus riches de l’expérience m’a semblé être le côté relationnel. Rapidement, les échanges spontanés ont pris beaucoup de place : en grand groupe, en dyade, en sous-groupes. Les idées des autres influençaient notre manière d’interpréter les objets ou les actions proposées, et chaque intervention ouvrait de nouvelles possibilités. Il y avait quelque chose de très vivant dans cette circulation des paroles, des réactions et même des hésitations. On tentait de construire un sens ensemble, sans vraiment savoir à l’avance où l’on atterrirait. Les moments d’écoute, les rires, les incompréhensions et les associations d’idées faisaient pleinement partie du processus.
Un kit qui appelle l’exploration et la réflexion
Le côté artisanal du kit ravi également : un joueur faisait remarquer que de manipuler des objets offre un point d’entrée concret et invitant pour prendre parole. Certes, il a été nommé que le jeu requiert parfois un niveau langagier relativement élevé (vocabulaire ou formulation complexe), mais comme il n’y a pas de règles fixes, pourquoi ne pas le faire évoluer en ajoutant ou en retirant certains éléments? Plusieurs questions et réflexions ont ainsi émergé pendant l’expérimentation et a posteriori.

Finalement, même si on reste un peu sur notre faim, j’ai le sentiment d’avoir vécu une expérience qui brouille les frontières entre jeu, création, réflexion et échange collectif. Une expérience qui laisse son empreinte… C’est probablement ce qui la rend aussi intrigante.
Vous êtes curieuse ou curieux de l’essayer? Le kit a été adopté par la professeure Magali Forte de la Faculté d’éducation. Comme il a pour mission d’être activé le plus souvent possible, faites-lui signe si le cœur vous en dit!

Intéressant, original, bien décrit
Ce fut une bien belle expérience! Merci d’en avoir fait une description qui lui rend si bien honneur 🙂