La présente dépêche vise à éplucher la parution récente du Horizon Report 2025 – Teaching and Learning Edition d’EDUCAUSE (15 mai 2025, 55 p.), une publication annuelle que nous suivons depuis plusieurs années. Il y est question de l’avenir de la formation universitaire en général (notamment dans le contexte américain difficile que l’on connait), mais avec une lorgnette particulière sur les technologies en soutien à l’enseignement et à l’apprentissage. Le rapport 2025 est diffusé plus tard que dans le passé, parce que le panel d’une cinquantaine d’experts a été rappelé en février 2025 pour proposer des ajustements « juste-à-temps » aux tendances initialement déterminées en novembre et décembre 2024. Gageons que l’arrivée au pouvoir de l’administration américaine actuelle a pu jouer dans cette décision.
La première section du rapport (« Trends: Scanning the Horizon ») traite de tendances, tant aux niveaux social, technologique, économique, qu’environnemental et politique. De manière générale, le ton du rapport est assez sombre, mettant en lumière les nombreux défis qui attendent la formation supérieure dans les prochaines années, si bien que l’une des tendances sociales présentée est « la montée des polycrises ».
« La polycrise (ou polycrisis en anglais) est un concept introduit par le philosophe et sociologue français Edgar Morin […]. Ce terme désigne une situation complexe où plusieurs crises interconnectées et interdépendantes convergent, amplifiant mutuellement leurs effets. Cette dynamique systémique rend leur gestion particulièrement difficile en raison des interactions synergiques qui dépassent les capacités traditionnelles d’analyse et de résolution. » (Wikipédia, dernière mise à jour le 7 mai 2025; consulté le 26 mai 2025; emphases dans le texte original)
Parmi les crises mentionnées dans le rapport, notons…
- l’instabilité économique,
- les menaces de cybersécurité,
- les crises liées aux ressources naturelles,
- les événements météorologiques extrêmes et les catastrophes naturelles,
- la perte de biodiversité et l’effondrement des écosystèmes,
- l’érosion de la cohésion sociale et la polarisation croissante de la société
(traduit avec DeepL.com).
Outre des préoccupations pour les budgets universitaires qui pourraient être sollicités par des hausses de prix et donc réduire la marge de manoeuvre pour les investissements (notamment en formation continue du personnel), les experts s’inquiètent aussi d’une dégradation de la santé mentale des personnes étudiantes, de son impact sur leurs apprentissages et du filet de sécurité à mettre en place. Pour les experts consultés par EDUCAUSE, « [l]es crises devenant de plus en plus fréquentes et complexes, les institutions doivent adopter des stratégies de soutien holistiques, assurer la communication et l’accès au soutien et aux ressources, et se préparer à redéfinir leur rôle de service à la communauté lors d’événements extrêmes. Une gestion de crise résiliente, axée sur la préparation aux catastrophes naturelles, aux perturbations de la chaîne d’approvisionnement et aux défis économiques, sera essentielle. » (traduit avec DeepL.com)
Au chapitre des tendances sociales, le rapport mentionne aussi le développement des environnements plus inclusifs pour l’apprentissage – par exemple, au moyen de méthodes actives ou d’une meilleure représentativité dans le matériel de cours – qui favorisent la rétention, la réussite et l’engagement, notamment des personnes étudiantes marginalisées. Néanmoins, ces initiatives subissent les contrecoups de l’offensive anti-ÉDI de l’administration Trump.
Enfin, on se préoccupe des effets des technologies numériques (notamment les téléphones intelligents et les réseaux sociaux) sur la cognition des personnes étudiantes : diminution de la capacité d’attention, réduction de la mémoire, surcharge cognitive, altération de la pensée critique et des capacités de résolution de problèmes, impact sur le développement du cerveau, etc. Apparemment, les experts consultés estiment que la solution à ces problèmes reste technologique [NDLR: Il est possible que le fait d’avoir Ellucian et Zoom comme bailleurs de fonds restreigne quelque peu le champs des possibles…]:
« En repensant la manière dont la technologie est intégrée à l’enseignement, à l’apprentissage et à l’évaluation, les établissements peuvent renforcer l’engagement des étudiants et améliorer l’expérience globale de l’apprentissage, ce qui permettra d’attirer et de retenir plus facilement les étudiants. Cela permettra non seulement de doter les étudiants des compétences nécessaires pour prospérer dans un environnement numérique en constante évolution, mais aussi de préparer une main-d’œuvre capable d’adaptation. » (p.9; traduit avec Deepl.com, puis ajusté)
Autres tendances
Nous passerons plus rapidement sur les autres tendances mises de l’avant par le rapport. Sur le plan technologique, on mentionne que les outils de réalité virtuelle et augmentée deviennent plus avancés et abordables, que la démocratisation et l’efficience technologique s’améliorent, et que la technologie offre de nouvelles façons de documenter l’apprentissage et les succès étudiants (badges et certificats reposant sur la chaîne de blocs, comprehensive learner records (CLR)). Toutefois, les nouvelles contraintes financières et réglementaires imposées aux universités américaines pourraient ralentir l’adoption de telles technologies.
D’un point de vue économique, il est question de l’impact des guerres commerciales sur l’accueil des étudiantes et étudiants internationaux, des professeurs invités, des partenariats et sur l’apprentissage interculturel. Le retour des télétravailleurs vers les campus pourrait offrir de meilleures expériences d’apprentissage, mais soulever des enjeux d’accessibilité, par exemple pour les étudiants parents et les personnes handicapées. Enfin, on s’inquiète du phénomène de la démondialisation (définition: « politique économique et commerciale qui vise à favoriser une plus grande autonomie nationale en encourageant la production intérieure de biens et services et en établissant certaines mesures de protectionnisme, au détriment du libre-échange. » (Office québécois de la langue française, 2020)) [NDLR: Il me semble pourtant que c’est de la mondialisation que l’on se souciait encore récemment… dans les années 1990-2000.]
Les tendances environnementales observées incluent l’accélération de l’adoption de l’énergie verte sur plusieurs campus, la compétition et le développement au sein de l’industrie du lithium (essentiel pour les énergies renouvelables et les appareils numériques), ainsi qu’une augmentation de l’insécurité alimentaire, ce qui pourrait affecter la réussite des personnes étudiantes, leur santé et leur bien-être.
Enfin, au niveau politique, on constate des changements quant à la classification des universités américaines relativement à la recherche (la« classification Carnegie »), la déréglementation des technologies éducatives qui créé de l’incertitude. Par ailleurs, la volonté de ne peu ou pas réglementer l’industrie de l’intelligence artificielle (alors que plusieurs grands noms de la technologie gravitent dans l’entourage du président Trump) pose toutes sortes de questions relativement aux IA, aux cryptomonnaies, au caractère privée des données, ainsi qu’à la liberté d’expression en ligne.
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Dans la section « Key Technologies & Practices », on fait la part belle aux questions touchant l’IA, notamment relativement aux…
- AI advancements could transform how student success is tracked and documented (p.13): « …L’IA sera en mesure de créer des documents plus personnalisés et d’améliorer la vérifiabilité en automatisant l’évaluation des compétences et l’authentification des titres. Elle pourrait également rendre la documentation adaptable, permettant aux étudiants de mettre à jour leur dossier en temps réel au fur et à mesure qu’ils acquièrent de nouvelles aptitudes et compétences. »
- AI Tools for Teaching and Learning (p. 25): « Au fur et à mesure de l’évolution des outils d’IA, certains outils apparaîtront comme les plus souhaités et potentiellement les plus coûteux. Prenez de l’avance afin d’éviter un éventuel élargissement de la fracture numérique, en soutenant l’égalité d’accès aux outils d’IA (en plus des autres technologies éducatives). »
- Faculty Development for Generative AI (p.28): « Demandez aux personnes enseignantes quels types de formations elles préfèrent et créez une offre diversifiée – synchrones et asynchrones, autoguidées et collaboratives, intensives et légères, etc. »
- AI Governance (p.31): « Ces politiques et principes doivent être flexibles,
en conciliant le besoin de stabilité à long terme et la nécessité de suivre le rythme rapide de l’évolution de l’IA. Les politiques institutionnelles devraient également tenir compte des différences entre les disciplines, de l’autonomie des facultés, etc. » - Critical Digital Literacy (p.40): « Au lieu d’une formation autonome, aidez les étudiants à voir comment le contenu numérique est intégré dans leur discipline et dans leur vie quotidienne. Presque n’importe quelle leçon peut inclure un élément de littératie numérique critique. Demandez aux étudiants d’apporter en classe des exemples réels d’outils et de résultats numériques et aidez-les à évaluer ce contenu de manière critique. » [NDLE: le seul fait que l’on accole dans ce rapport le qualificatif de « critical » à la littératie numérique, m’apparaît un jalon important.]
On se préoccupe par ailleurs d’améliorer la cybersécurité et de faire évoluer les pratiques d’enseignement (relations enseignant-étudiants, gestion des conflits, réflexion sur la pratique enseignante, planification de son développement professionnel, exploration des technologies éducatives, évolution des pratiques d’évaluation, ouverture à la diversité étudiante et culture qui valorise l’enseignement de qualité).
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Finalement, la dernière section du rapport intitulée « Scenarios » m’a glacé le dos. Les experts se projettent en 2035 et présentent quatre futurs possibles pour le monde universitaire, soit un scénario de développement, de contrainte, d’effondrement ou de transformation. Or, si certains sont plus inquiétants que d’autres, aucun de ces scénarios ne m’apparaît personnellement désirable… À vous de voir:
« En ce qui concerne la croissance, nous constatons que les environnements en face à face sont remplacés par des environnements virtuels à mesure que les technologies de l’IA et de la réalité virtuelle se développent sans entrave pendant une période de polycrises permanentes. Dans le scénario « Contraintes », les opérations institutionnelles sont limitées par des réglementations gouvernementales qui imposent l’utilisation des analytiques pour la prise de décision [notamment relativement aux décisions d’admission]. Le scénario de l’effondrement prévoit une prolifération rapide et non réglementée de l’IA générative, conduisant à un effondrement de la vérité. Enfin, dans le scénario de la transformation, une période d’instabilité politique conduit à une série de changements révolutionnaires dans l’enseignement supérieur. où les besoins de l’industrie et de la main-d’œuvre déterminent les inscriptions et les programmes d’études. » (p.43, traduit avec Deepl.com, puis ajusté)
Source: Robert, Jenay, Muscanell, N., McCormack, M., Pelletier, K., Arnold, K., Arbino, K., Young, K. et Reeves, J., 2025 EDUCAUSE Horizon Report, Teaching and Learning Edition (Boulder, CO: EDUCAUSE, 2025)


Alors que je m’attardais sur la Teaching and Learning Edition du rapport 2025 d’EDUCAUSE, nos collègues du Collimateur (veille pédagonumérique de UQAM) se sont plutôt intéressés au 2025 Students and Technology Report: Shaping the Future of Higher Education Through Technology, Flexibility, and Well-Being (Muscanell et Gay), paru en avril 2025 au sein de la même organisation.
On trouvera leur compte-rendu ici: Rapport EDUCAUSE 2025 sur les étudiant·es et la technologie (9 mai 2025)
Les six conclusions résumées vont d’une meilleure intégration de l’IA à une préoccupation pour la santé mentale, en passant par le difficile équilibre à atteindre entre désir de présentiel et la flexibilité des cours hybrides. Je retiendrai toutefois cette conlusion-ci:
« Il est préoccupant que les personnes étudiantes se sentent mal préparées face aux compétences technologiques, y compris l’IA [moins de 35 % estiment être compétents en technologie, IA et non-IA]. Il faut que les programmes d’études les intègrent mieux. »