Intelligence artificielle Pédagogique

Enseigner en contexte d’IA = faire un show?

Homme qui crache du feu.

Lors d’une récente rencontre avec des personnes enseignantes, l’une d’entre elle m’a fait bien rire, mais aussi réfléchir alors qu’elle exprimait qu’il fallait maintenant « être le Cirque du Soleil » pour réussir à capter l’attention des personnes étudiantes.  Je sais que nombre d’enseignants sont frustrés à l’idée de « devoir faire un show ».  C’est pourquoi j’ai été particulièrement intéressé par deux articles récents du magazine Thot Cursus, où Denis Cristol, consultant, facilitateur et chercheur associé à Paris Ouest Nanterre et Rennes 2, réfléchit à l’économie de l’attention et à ce qu’il appelle « l’économie de l’expérience », notamment en lien avec l’enseignement en contexte d’IA.

L’éducation spectacle pour capter l’attention?

Dans un article du 30 juin, Cristol explique que diverses découvertes en neurosciences indiquent que notre cerveau n’est en mesure de traiter qu’une partie négligeable de ce que captent nos yeux (et, on peut l’inférer, l’ensemble de nos sens). Pour lui, « si nous ne pouvons traiter consciemment qu’une part infime de ce qui nous entoure, alors la question décisive [de l’apprentissage] n’est plus seulement celle des connaissances disponibles. Elle devient celle de l’attention. » [nos emphases]

« Dès lors, apprendre ne consiste pas seulement à acquérir de nouvelles informations. Apprendre revient aussi à transformer ses capacités perceptives. C’est devenir capable de remarquer ce qui auparavant passait inaperçu. »[nos italiques]

Cristol mentionne que « [t]oute enquête commence par une perturbation de l’attention. Quelque chose résiste. Quelque chose étonne. Quelque chose demande à être regardé autrement. » [nos italiques]  J’y vois un lien direct avec la notion de « friction productive » (Jacobowitz, 2026) amenée par Alexandra Lèz dans un billet du 3 août dernier.  Pour apprendre, il faut que « quelque chose résiste »; il nous faut « butter » sur un problème ou une notion.  Si c’est trop « lisse » (facile), on n’apprendra pas…

Denis Cristol rappelle qu’en 1971 l’économiste et sociologue Herbert Simon constatait déjà que « l’abondance d’information produit une pénurie d’attention ».  D’où le développement rapide de ce que Cristol nomme « l’éducation spectacle » (article du 18 juin). Il note d’ailleurs que « [l]’éducation spectacle progresse donc bien. Mais elle ne progresse pas seulement parce que les formateurs veulent “faire moderne”. Elle progresse parce que l’attention est devenue une ressource rare… » [nos emphases]

Pour le meilleur ou le pire, « l’apprentissage est de plus en plus pensé comme une expérience à vivre, à ressentir, à scénariser. La formation emprunte aux codes du spectacle, du jeu, de la narration, des plateformes numériques et des environnements immersifs. L’apprenant n’est plus seulement destinataire d’un savoir; il devient participant d’une situation conçue pour capter son attention. » [nos emphases]

Je vous ai souvent fait part sur ce blogue de mon intérêt pour l’utilisation d’éléments narratifs en formation (ici, par exemple).  Je suis donc plutôt partisan de cette idée de « scénariser des expériences » à faire vivre aux personnes étudiantes par diverses simulations, jeux de rôles ou simples mises en situation.  Toutefois, dans les ateliers que j’offre, je prends toujours le temps de bien exposer les dérives possibles de telles pratiques pédagogiques.  Cristol les présente bien:

« …[L]e jeu [NDLR: ainsi que les diverses formes de scénarisation, simulation et d’immersion] modifie le sens de l’expérience d’apprentissage. Il peut soutenir l’engagement, mais il peut aussi détourner l’attention vers la réussite du jeu plutôt que vers l’objet de savoir. La littérature francophone insiste donc sur une condition décisive : la ludification n’a de valeur pédagogique que lorsqu’elle reste subordonnée à une intention d’apprentissage clairement pensée et énoncée. » [nos emphases]

Le danger ici serait que l’apprenant puisse « sortir enthousiaste d’une formation immersive sans avoir modifié ses représentations, ses gestes ou ses pratiques ».  Dans son article du 18 juin, Cristol nomme par ailleurs trois possibles « effets indésirables » de l’éducation spectacle:

  1. La dépendance à la stimulation, alors que, notamment, « la confrontation à la complexité [devient] moins [tolérable] » [NDLR : nouveau lien avec la « friction productive »].
  2. La dérive attentionnelle où l’on recherche « les scores […] et les effets visuels plutôt que la compréhension » [NDLR: Les notes ne sont-elles pas des « scores » institutionnalisés?].
  3. L’isolement adaptatif qui fait perdre « l’expérience du désaccord, de la coopération et de la construction collective du sens » [NDLR: Ce qui pourrait avoir des conséquences sociales catastrophiques à moyen ou long terme].

Vers la « montée en pertinence » des personnes enseignantes facilitatrices

Pour Cristol, la solution à ces dérives se trouve dans la fonction de facilitation de l’enseignant [ou d’autres professionnels].  Il y voit une « troisième voie » entre « pédagogie austère et divertissement spectaculaire ».  Ce rôle – pas si nouveau au fond – permet à la personne enseignante d’avoir encore toute sa raison d’être, bien au-delà de « faire un show »:

Dans un contexte d’information abondante où « [q]uelques secondes suffisent pour obtenir une synthèse, une traduction, une explication ou un rapport détaillé », Cristol souligne que « [l]e défi n’est plus d’accéder aux contenus. Le défi consiste à discerner ce qui mérite attention » [nos emphases].  Nuance importante : selon Cristol, plus que le rôle, c’est la valeur même des enseignants et autres formateurs qui « évolue profondément », alors que « [l]eur rôle ne se limite plus à transmettre des savoirs ».

Cristol explique davantage ce rôle désormais de grande valeur : « Au fond, la facilitation peut être définie comme une discipline de la perception collective. Une pratique qui aide les groupes à élargir leur champ d’attention, à reconnaître leurs angles morts et à habiter plus pleinement leur milieu. Car si la conscience humaine ne traite qu’une infime partie du réel disponible, alors la qualité de nos apprentissages, de nos décisions et de nos coopérations dépend largement de ce que nous choisissons de regarder ensemble. » [nos emphases]

Mon collègue Serge Piché aime à rappeler que, face aux intelligences artificielles, seule l’intelligence collective nous permettra d’en sortir gagnants.  De même, Cristol estime que « [d]ans un monde saturé d’informations, […] [l]es organisations les plus apprenantes […] seront celles qui sauront orienter leur attention vers ce qui compte réellement. »

« Le facilitateur n’est pas l’animateur du spectacle. Il n’est pas seulement celui qui rend la formation agréable. Il est celui qui relie l’expérience, le vécu, les savoirs, les tensions et les apprentissages. Dans un dispositif d’éducation spectacle, sa fonction devient essentielle : ralentir après l’intensité, ouvrir un espace de parole, aider à expliciter ce qui a été vécu, distinguer émotion et compréhension, transformer l’effet en savoir. »

Donc, «  [l]e divertissement peut ouvrir l’attention, mais la facilitation aide à transformer cette attention en apprentissage » [nos emphases].  Cristol explique que cette fonction de « boussole » est d’autant plus importante à l’ère des IA qui peuvent très bien générer automatiquement une séquence pédagogique, mais qui « ne remplacent pas la construction d’un climat de confiance, l’écoute des résistances, la régulation des désaccords, l’attention aux silences, la mise en mots des expériences. Or ce sont précisément ces dimensions qui permettent à un collectif d’apprendre ensemble »[nos emphases].

L’enseignante-facilitatrice ou l’enseignant-facilitateur est plus que jamais essentiel afin d’ « évite[r] que l’apprenant reste seul face à une interface séduisante ».

Sources:
Cristol, D. (18 juin 2026) L’éducation spectacle à l’ère de l’IA. Thot Cursus. [accessible via le site du Service des bibliothèques, archives et gestion de l’information] Cristol, D. (30 juin 2026) L’art d’orienter l’attention. Thot Cursus.

Quand la bulle IA gonfle, gonfle, gonfle...
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Jean-Sébastien Dubé

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