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Des causes d’une certaine paresse intellectuelle

On veut enseigner la pensée critique, mais voilà : souvent les personnes étudiantes résistent.  Pourquoi?  Comment les intéresser ?

J’ai récemment complété la lecture de Trop fatigué pour penser? La paresse comme résistance à la pensée d’Oscar Brenifier, paru en avril 2026.  On peut y voir un condensé (97 pages) de son ouvrage Les résistances à l’exercice de la pensée (2025; 151 p.) disponible gratuitement en ligne. Par ailleurs, l’auteur explique ses intentions dans cette vidéo (2 min 10), ainsi qu’un « dossier pédagogique » (2 pages) qui indique bien une certaine dimension didactique pour cet ouvrage. J’ai apprécié le format vulgarisé et le ton accessible du livre, qui me semblent permettre une nécessaire démocratisation de la discipline philosophique et une invitation à la réflexion. Brenifier est d’ailleurs parfois critiqué pour certaines simplifications et ce que d’aucuns perçoivent comme une attitude de confrontation dans son usage du dialogue socratique.  Personnellement, j’ai une immense admiration pour les intellectuels capables de bien vulgariser et de communiquer clairement leur pensée.

En fait, j’ai plutôt perçu une certaine bienveillance dans ce livre, alors que l’auteur croit que plusieurs attitudes, habitudes, conditionnements et dérives sociales pourraient expliquer la paresse intellectuelle de nos contemporains (« …[A]u fond, la paresse intellectuelle peut être une réponse à la complexité et à l’angoisse existentielle »).  Néanmoins, il ne déresponsabilisera pas l’individu qui choisit le « confort du non-questionnement », alors que l’introspection requise pour parvenir à une pensée profonde reste nécessaire, bien qu’elle soit exigeante. Malgré cette ouverture à tenter de comprendre les sources de cette paresse, quelques passages me sont apparus teintés d’une forme d’élitisme et, à l’occasion, limités à des schémas traditionnels qui m’ont semblé survaloriser l’intellect et déprécier les rapports au corps, aux sens, au plaisir. Pourtant, on sait désormais que les émotions jouent un rôle essentiel dans l’apprentissage et la prise de décision, par exemple (Damasio, 1994; Immordino-Yang, 2015).

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Beaucoup d’obstacles… mais tout de même quelques pistes de solutions
Parmi les nombreux obstacles à une pensée rigoureuse sur le plan individuel, Brenifier nomme et approfondit le dilettantisme, la procrastination, la banalité, un certain « culte du corps », la constipation intellectuelle (caractérisée par les gens qui ne parlent pas ou ceux qui parlent trop), une certaine inertie/ apathie, la crainte de la douleur (algophobie). Quant aux obstacles sociaux et culturels, il expliquera ce qui appelle le chaos ambiant ou circonstantiel (le fameux « tourbillon » de nos vies occupées), l’hétéronomie (par opposition à l’autonomie), le consumérisme, le primitivisme (qu’il associe à une certaine « peur de grandir »), la réaction (comme dans « être réactionnaire », ce qu’il oppose à la proaction), la mythomanie (pour lui le mythe peut être producteur de sens, mais ne doit pas s’opposer à la pensée), la saturation par les images, l’utilitarisme, la misologie (ou le dégoût de la raison), la crainte du dialogue, le scepticisme (pas l’école philosophique, mais une attitude où le doute devient paralysant), le discrédit de la pensée et le négativisme.
« Si l’on admet que la paresse intellectuelle n’est pas une fatalité, comment dès lors la combattre? », se demande Brenifier en introduction.  D’un point de vue pédagogique, j’ai été intéressé par certaines pistes de solutions qui touchent…
  • à la surcharge informationnelle: « [L]orsqu’il y a trop d’informations ou de stimuli, la capacité du cerveau à les traiter de manière réfléchie peut être dépassée. » « …[P]our réfléchir, nous devons nous extraire de ce chaos, et pour cela savoir quelque peu ignorer les circonstances, ou tout au moins apprendre à s’en distancier. »
    • > Donc, enseigner aux personnes étudiantes à s’isoler, à se réserver des moments de silence et de recul, afin de se laisser le temps et l’espace nécessaires pour penser.
  • à l’inertie/ apathie: Les personnes étudiantes préfèreront souvent ne pas mettre l’effort additionnel requis par la pensée critique, alors que l’esprit à rester « au repos ».  Selon Brenifier, « [p]our interrompre ce repos, nous avons besoin d’une motivation forte, d’une obligation ou d’un plaisir immédiat, ce que ne procure pas l’activité de la pensée. […] Ainsi, dira-t-on à l’enfant : “Tu dois réfléchir », plutôt que de lui montrer ou de lui faire vivre la dimension joyeuse et libératrice de la raison. » Pour Brenifier, « la pensée est joyeuse [« libre, délibérée et productive »], en opposition à l’inquiétude [« anxieuse, compulsive et stérile »] ».
    • > Donc, enseigner que la pensée peut être une force positive et nourrissante dans leurs vies.
  • au doute et à la prise de risque intellectuel : Il faut donner le droit à l’erreur si l’on veut que les personnes étudiantes tentent de formuler leurs pensées, qui seront souvent d’abord maladroites et incomplètes. « Sans une telle prise de risque, sans nous risquer à l’incertitude, nous étouffons dans l’oeuf toute entreprise de réflexion… ». Il faut leur démontrer qu’il est sain de douter: « Le doute ne sera dès lors qu’un moyen d’accéder à la vérité, et non un état d’impuissance de la pensée… »
    • > Donc, rappeler qu’il est normal et valide de se tromper; que c’est ainsi que l’on apprend.
  • à la peur de prendre la parole: « Il y a ceux qui ne parlent pas, convaincus que ce qu’il y a en eux est minable, et n’est donc pas digne d’être exposé… » Ils évitent de s’affirmer de « peur de s’exposer, de montrer ses limites, de perdre la face, d’avoir l’air stupide, une menace pour son identité; bien que cela implique d’être responsable de soi-même à la face du monde ».  Selon Brenifier, « l’action même d’exprimer des idées est le meilleur moyen de produire et de développer nos pensées, qui autrement restent floues. »
    • > Donc, favoriser la prise de parole, même lorsqu’elle est difficile, en expliquant que c’est ainsi que la pensée s’affine.
  • à la peur de débattre par « respect » d’autrui : Brenifier en a contre ce qu’il appelle le « commerce du respect ».  Il cite Nietzche pour qui « il n’y a pas de pensée sans agon, sans une dimension de confrontation à l’altérité ». Donc, le conflit (intellectuel, non-violent) est salutaire puisque « [l]e verbe agresser vient du latin aggredi dont le sens premier signifie “marcher vers”.  Ainsi, faire preuve d’agressivité, c’est accepter le conflit avec l’autre sans se soumettre à sa loi, et en cherchant à construire avec lui une relation fondée sur la reconnaissance mutuelle… ».
    • > Donc, il est impératif de ramener le débat en classe.
  • à l’anti-intellectualisme et à la perception d’inutilité de la pensée : « Le concept d’idée s’oppose aussi souvent à celui d’action: “C’est bien beau de réfléchir et d’avoir des idées, mais il nous faut agir!” …[I]l nous faut des solutions, aussi rapidement que possible. » « On préfère canaliser ses efforts à résoudre des problèmes plutôt que de comprendre la nature des choses. »  Pour s’opposer à cette dérive utilitariste, Brenifier propose une esthétique de la pensée qui, croit-il, « est sa propre fin », pourra être apprécié « comme on le ferait d’un beau paysage ou d’un tableau de maître », « procure à l’âme un sentiment d’infini et de liberté […et] donne l’impression de toucher à l’essentiel ». Même si je suis d’accord avec la nécessité de valoriser la beauté des idées, je me demande si les personnes étudiantes seront sensibles à la « pensée pour elle-même » [Du moins, peut-être pas au début de leurs parcours…].
    • > En revanche, les bénéfices à développer la pensée critique devraient leur être rappelés… quitte à pêcher par utilitarisme.

Dans sa conclusion intitulée « Pourquoi penser? », Brenifier énumère justement tous les avantages et bienfaits à développer une pensée profonde, bien qu’il lui « semble absurde de devoir produire une telle apologie » : 

  • résolution de problèmes,
  • prise de décision,
  • créativité,
  • plasticité,
  • efficacité de l’apprentissage [pour Brenifier, « des capacités de réflexion aiguisées nous aident à acquérir de nouvelles informations plus rapidement, à mieux les comprendre et à les intégrer plus efficacement à ce que nous savons déjà »],
  • communication,
  • adaptabilité,
  • analyse de l’information,
  • réflexion personnelle,
  • engagement civique,
  • résolution des conflits,
  • tranquilité d’esprit,
  • joie,
  • beauté,
  • liberté,
  • décentration,
  • conscience.

En fait, il m’apparaît qu’il est essentiel d’expliciter le plus souvent possible tout l’intérêt que les personnes étudiantes ont à développer leur pensée critique, ainsi que de modéliser le travail de réflexion.

Source: Brenifier, Oscar (2026), Trop fatigué pour penser ? La paresse comme résistance à la pensée, coll. « Pratiques philosophiques », éditions Ancrages.

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Jean-Sébastien Dubé

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